ASER : 4 418 villages promis, 509 électrifiés : autopsie d'un échec documenté
Cinq projets. 4 418 villages promis. 509 électrifiés. Du matériel bloqué au port de Dakar pendant un an. 85 % d'un cofinancement européen jamais débloqué. 1 060 milliards de dettes fiscales. Deux institutions de contrôle ont tout documenté. Aucune conséquence. Aucun nom.
C'est le bilan documenté de l'Agence Sénégalaise d'Électrification Rurale (ASER) entre 2010 et 2021, tel qu'il ressort des rapports de la Cour des Comptes (2016 et 2022) et de l'OFNAC (2018). Des dizaines de milliards de FCFA engagés. Du matériel bloqué au port de Dakar pendant un an. Un cofinancement européen mobilisé à 15 %. Et un Directeur Général qui percevait le double de sa dotation en carburant et un 13e mois sans base légale pendant que les villages attendaient.
Deux institutions de contrôle ont tout documenté. Personne n'a payé.
746 villages promis, 75 électrifiés : le premier contrat MYNA (2010)
En 2010, l'État signe avec MYNA Distribution une convention de 16 milliards de FCFA via la SENELEC pour électrifier 746 villages en deux phases. (Rapport Cour des Comptes 2016, page 133)
Six ans plus tard, le bilan : 75 villages électrifiés sur 373 prévus en phase 1. Taux de réalisation : 20 %. Phase 2 : zéro. Certains villages de la phase 1 ont fini par être électrifiés par d'autres programmes. (Rapport Cour des Comptes 2016, page 133)
2 240 villages promis, zéro livré : le contrat PPP (2014)
En avril 2014, le Ministère de l'Énergie signe avec la même entreprise MYNA un contrat Partenariat Public-Privé de 14,8 milliards, porté à environ 19 milliards par deux avenants en deux mois. Objectif : 2 240 villages, 2 454 km de lignes, 100 000 lampes solaires. Délai : 6 mois. (Rapport Cour des Comptes 2016, page 134)
Un an après la fin du délai, les travaux n'étaient pas livrés.
Le fondement juridique du contrat ? La Cour est catégorique : la loi de 2014 sur les Partenariat Public-Privé excluait le secteur de l'énergie de son champ d'application. « Aucun texte n'a été pris pour légiférer spécifiquement sur les Partenariat Public-Privé du secteur de l'énergie. » Le contrat reposait sur deux fondements : « la volonté du Président de la République et l'urgence. » (Rapport Cour des Comptes 2016, page 134)
Près de 20 milliards de FCFA engagés sans appel d'offres et sans base légale.
1 144 villages promis, 368 électrifiés : le projet OS MYNA (2015)
En 2015, l'ASER prend le relais et signe directement avec OS MYNA pour électrifier 1 144 localités et construire 20 dorsales. Délai : 12 mois. (Rapport ASER 2022, page 53)
Le problème de départ : « les localités au nombre de 1 144 n'étaient pas identifiées au démarrage du projet et étaient transmises au fur et à mesure à l'entreprise. » L'ASER avait lancé un contrat de 60 milliards sans même savoir où elle allait installer les poteaux. (Rapport ASER, page 54)
Résultat après 5 ans : 368 localités sur 1 144. Taux de réalisation : 32 %. Projet à l'arrêt.
L'État n'a pas respecté ses échéances de remboursement. La banque a utilisé les ressources destinées aux travaux pour se rembourser elle-même. Déficit résultant : 12,314 milliards de FCFA que l'entreprise n'arrivait plus à financer. (Rapport ASER, page 54)
218 villages promis, 66 électrifiés : du matériel bloqué au port pendant un an
En juin 2017, un marché de 7,025 milliards de FCFA est attribué au groupement NSMTP-FASS Électricité pour électrifier 218 localités. Délai : 6 mois. (Rapport ASER, page 54)
Le Ministère de l'Énergie transfère le projet à l'ASER « avec uniquement l'avance de démarrage mais sans les ressources nécessaires à sa réalisation. » (Rapport ASER, page 54)
Le matériel commandé en décembre 2017 arrive au port de Dakar. L'État ne paie pas les factures. Le matériel reste bloqué au port pendant un an. (Rapport ASER, page 54)
Coût du blocage :
- Frais de surestaries et magasinage : 1 142 880 239 FCFA
- Frais financiers et d'entrepôt : 1 043 734 779 FCFA
- Total : 2 186 615 018 FCFA
2,186 milliards de FCFA de frais parce que l'État n'a pas payé le dédouanement. Résultat après 4 ans : 66 villages sur 218. Projet à l'arrêt. (Rapport ASER, page 54)
70 villages promis, zéro électrifié : la honte du cofinancement européen
L'Union européenne cofinance un projet pour apporter l'électricité à 50 000 personnes dans 70 villages isolés de Matam, Kanel, Ranérou, Goudiry et Bakel. La contrepartie sénégalaise s'engage sur 7 997 592 euros. (Rapport ASER, page 55)
Montant réellement versé par le Ministère du Budget : 1 200 000 euros. Soit 15 %. (Rapport ASER, page 55)
85 % de la contrepartie nationale n'a jamais été mobilisée. Le projet est à l'arrêt. Les 50 000 personnes de Matam, Kanel, Ranérou, Goudiry et Bakel attendent toujours.
La procédure de passation des marchés a pris 16 mois. L'approbation du Ministre du Budget a pris 9 mois de plus. (Rapport ASER, page 55)
Aucun document ne dit si l'Union européenne a été informée que le Sénégal n'a mobilisé que 15 % de sa contrepartie.
24 milliards payés en un jour, zéro conséquence
Le 31 décembre 2015, le Ministre du Budget signe la lettre N°0013598 et ordonne le paiement simultané de deux avances de 12 milliards de FCFA chacune à MYNA Distribution, « au mépris des dispositions contractuelles. » (Rapport OFNAC 2018, pages 37-39)
Le Directeur Général ordonne une avance supplémentaire de 3,228 milliards dépassant le plafond légal. L'Agent Comptable signe « tout en sachant que les conditions ne sont pas régulières. » (Rapport OFNAC, pages 42-44)
Trois responsables. Trois violations documentées. L'OFNAC donne la date, le numéro de la lettre, le montant au franc près. Mais pas un seul nom. L'OFNAC conclut : « L'enquête suit son cours. » C'était en 2018. L'enquête n'a produit aucun résultat public en six ans.
1 060 milliards de dettes fiscales : une agence en faillite technique
Les dettes fiscales de l'ASER :
- 2018 : 1,6 milliard de FCFA.
- 2019 : 352,6 milliards.
- 2020 : 514,9 milliards.
- 2021 : 1 060 milliards.
Montant total cumulé des dettes fiscales 2018-2021 : 1 928,1 milliards FCFA (soit près de 2 000 milliards FCFA) (Rapport ASER, tableau n°2)
Pour mesurer ce que ça signifie : le budget de fonctionnement annuel de l'ASER est d'environ 30 milliards de FCFA. Pour rembourser cette dette, il faudrait 35 fois son budget annuel. En remboursant 10 milliards par an, il faudrait 106 ans. L'ASER n'est pas endettée. Elle est en insolvabilité technique. Une agence publique censée électrifier le pays fonctionne avec une dette qu'elle ne pourra jamais rembourser.
Un Directeur Général au-dessus des règles
Pendant que les villages attendaient et que les projets s'effondraient, le Directeur Général de l'ASER percevait une dotation mensuelle de 1 000 litres de carburant au lieu des 500 autorisés.
Surplus estimé : 20,4 millions de FCFA. Il touchait un 13e mois et des gratifications bimestrielles sans base légale ni contrat de performance. (Rapport ASER)
La Cour a recommandé le remboursement du surplus et la cessation de ces allocations. Aucun document ne confirme que ces recommandations aient été appliquées. Son nom n'apparaît nulle part.
Zéro contrôle pendant huit ans
La Cour des Comptes avait recommandé dès 2014 de séparer les fonctions d'audit interne et de contrôle de gestion. Huit ans plus tard, c'était toujours le même agent.
La charte d'audit 2018-2021 n'a jamais été validée. Le Conseil d'Administration ne recevait pas les rapports de l'auditeur. En 2021, aucune mission d'audit. La cartographie des risques n'avait pas été mise à jour depuis 2016. Le registre des délibérations du CA n'existait pas. (Rapport ASER, pages 11-14)
La question citoyenne
Des milliards engloutis. Des rapports accablants. Des responsables que les institutions de contrôle refusent de nommer. Et au bout de la chaîne : des familles sénégalaises dans le noir tous les soirs. Des postes de santé qui ne peuvent pas fonctionner correctement ni conserver des vaccins. Du matériel médical inutilisable faute d'alimentation stable. Des ateliers qui ne peuvent pas produire le soir. Des activités économiques qui ne naissent jamais.
Les citoyens sénégalais qui vivent sans électricité ont le droit de savoir : où sont passés les milliards de l'ASER ? Pourquoi deux institutions de contrôle n'ont produit aucune conséquence en six ans ?
Le Sénégal de 2026 a deux institutions capables de documenter des scandales. Il n'en a aucune capable d'en tirer les conséquences. Des dossiers documentés et classés ne sont pas des dossiers clos. C'est un système.
Et ce système continue. Aujourd'hui, en 2026, un énième scandale ASER éclate : 37 milliards de FCFA impliquant la société AEE Power. Toujours aucune information rendue publique. Qui a réellement utilisé les 37 milliards ? Qu'est-ce qui a été concrètement réalisé sur le terrain ? Pourquoi certaines zones restent sans électricité ? Quel est le rôle exact de AEE Power dans l'exécution ? L'ASER change de scandales. Jamais de méthode.
Le gouvernement avait annoncé l'objectif de 100 % de couverture en 2025. Nous sommes en 2026. Aucun document public ne permet de vérifier l'état réel d'avancement.
L'ASER a promis l'électricité à 4 418 villages. Elle en a électrifié 509. Le reste est classé sans suite.
Méthode. Cet article croise quatre documents officiels indexés dans la base TRAME : le rapport définitif de contrôle de l'ASER par la Cour des Comptes (70 pages, 2022), le rapport public de la Cour des Comptes 2016 (pages 132-134), le rapport d'activités 2018 de l'OFNAC (pages 35-44), et le prospectus d'investissement Accès Universel 2025. Tous consultables sur tramemedia.com/sources. L'IA citoyenne TRAME est accessible sur tramemedia.com/ia.